Charte

« Le dialogue comme la diversité des cultures ne sont pas donnés une fois pour toutes. Sans cesse ils se travaillent. »

Kōichirō Matsuura,
ex-Directeur Général de l’UNESCO

« L’autarcie culturelle et raciale est une marche à la mort. Elle est tout aussi irréalisable que son contraire, une culture mondiale uniforme. »

Jean-Claude Carrière

Le Teatr Piba est une compagnie professionnelle créée en 2009 et aujourd’hui basée à Brest. Sa création est la suite logique des rencontres et collaborations de différents artistes ayant en commun la langue bretonne, et dont les parcours croisés et les expériences partagées les ont conduits à un même désir : un théâtre en langue bretonne contemporain, vivant, ouvert sur le monde.

Pour évidente qu’elle soit, cette rencontre et ce désir suscitent de réels et sincères questionnements sur les enjeux posés par la création d’une compagnie de théâtre professionnelle en langue bretonne aujourd’hui : Quel public visons-nous ? Du breton, oui, mais quel breton ? Quelle place peut avoir un public non brittophone dans une telle création ? Et plus largement encore, peut-on faire le pari d’une création en langue bretonne qui « s’exporte » ?

En s’interrogeant plus largement sur la place et sur l’intérêt d’une création en langue bretonne aujourd’hui, d’autres questions essentielles -et plus polémiques- peuvent se poser : En avons-nous fini avec les polémiques poussiéreuses sur le repli identitaire, sur l’amateurisme suspecté de l’expression théâtrale en langue bretonne ? Comment assumer l’héritage de 30 ans de militantisme ? L’engagement est-il compatible avec une exigence artistique ? À mesure que se posent les questions, commence pourtant à apparaitre un autre point formel d’accord : nous plaçons nos exigences et objectifs au niveau artistique en premier lieu, sans dénier l’importance d’un travail sur la langue, et nous souhaitons travailler dans une perspective créative contemporaine ouverte.

Objectifs

Contemporains, politiques

Dès lors, les objectifs de la compagnie semblent se dessiner plus nettement: car, au-delà du défi posé par l’utilisation d’une langue minoritaire – avec tout ce qu’implique un tel postulat, nous souhaitons interroger une époque qui, dans un contexte politique et social difficile, semble plus favorable à un nivellement culturel global qu’à l’émergence de particularismes et à la subsistance de formes artistiques singulières – voire, subversives. Pourquoi alors est-il si important de faire entendre les voix des minorités, tout en assumant parfaitement la réalité et la richesse des métissages et des échanges ? Cultures minoritaires, aujourd’hui, qu’est-ce que ça veut dire ? D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Européens ? Français ? Bretons en exils ? Etrangers en Europe ? En transit ? En rétention ? Les questions sont posées. Et c’est au travers d’un travail à partir d’auteurs tels que Youenn Gwernig ou Mike Kenny, dans les choix de thématiques des créations – Eden Bouyabes, création 2010, Metamorfoz, création 2014, Merc’h an Eog I Merch yr Eog, création 2016, La Trilogie du naufrage, création radio 2017- qu’elles se reflètent.

Artistiques

Les premiers chantiers de créations du Teatr Piba posent les bases d’une ligne artistique mouvante et polyforme revendiquée comme telle. Ils soulignent l’importance du travail sur un univers poétique qui nous est propre, un univers singulier dont les références empruntent aussi bien au théâtre qu’au cinéma, à la musique, à la bande-dessinée, à la poésie, à la littérature enfin. Un travail avec des comédiens, musiciens, danseurs, plasticiens, créateurs sonores doit nous permettre d’évoluer sur cette frontière mouvante à mi-chemin du cabaret, du théâtre ou de formes plus contemporaines, dans lesquelles l’objet même du dialogue avec le public peut être source de création.

Mettre en scène les langues

La langue, les langues – bien sûr, sont au cœur de notre travail. Tout d’abord, parce que la langue bretonne, nous en sommes convaincus, est porteuse d’un imaginaire, d’une certaine vision poétique du monde, qui témoigne encore d’un lien « privilégié » avec les éléments et la nature. Par ailleurs, parce qu’elle cultive de fortes particularités dialectales, la langue bretonne appelle sans cesse à un travail sur les musicalités, les rythmes, des prosodies particulières, dont la richesse de la création musicale bretonne peut témoigner. Mais également en ce qu’elle pose selon nous un véritable défi: comment donner à entendre ce théâtre au-delà des frontières -réelles ou plus abstraites – fixées par la langue -la fameuse ligne Loth ? Car comment mettre en scène, en effet, la restitution d’une parole, d’une dramaturgie, en dépassant des formes qui pour être « efficaces » – sur-titrage, oreillettes proposant une traduction « simultanée »-, n’en sont pas moins froides, voire chirurgicales, lorsqu’elles se rapportent au spectacle? Le défi à relever ici est-il donc technologique ? Artistique ? Linguistique ? L’énergie, le corps et la présence de l’acteur peuvent-ils nous permettre de dépasser ce ‘problème’ posé par la langue ? Ici encore, la question reste ouverte.

Territoire

Les technologies multimédias et le tout numérique nous rappellent assez que la notion de territoire a su s’affranchir des limites du temps et de l’espace, devenant ainsi une sorte d’abstraction -mais a-t-elle d’ailleurs jamais été autre chose ? Nous voulons pourtant penser notre travail comme partie prenante d’un pays -Bro-, car nous défendons l’idée d’un théâtre vivant, fait de contacts, de ces liens concrets qui ne peuvent se dessiner qu’avec le temps et que seule une implantation durable peut favoriser, permettant ainsi à la création artistique de prendre tout son sens. Les premiers projets de la compagnie esquissent en même temps un parcours voyageur, résolument tourné vers le ‘reste du monde’… Car nous savons l’importance du va et vient, entre territoire et exil, ne serait-ce que parce qu’il est moteur de la création artistique, moteur des visions poétiques, en fragile mais précieux équilibre entre cette géographie du pays natal et celle de l’imaginaire.

Transmission

Nous entendons « transmission » dans son sens le plus ouvert, comme une forme de dialogue et d’expérimentation avec les publics : Parce que nous voulons créer, autour des chantiers de création, une réflexion en lien avec les thématiques de travail, en lien avec les textes et les expériences du plateau. Parce que ce qui est mis en œuvre au cours des créations doit pouvoir alimenter nos interventions artistiques auprès des enfants, adolescents, étudiants, au cours des stages ou ateliers que nous proposons. Ces interventions doivent pouvoir nourrir notre travail de création parce que nous voulons « mettre en scène » des temps forts de liens et de débats, auxquels nous pourrions convier les plus exclus.

Plouguerneau, octobre 2009
Thomas Cloarec et Tony Foricheur

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